J'écris ceci, et comme a dit Kery James, Je pleure en silence. Je vous parlerai de mon enfance, qui est d'ailleurs presque la même pour certains d'entre-vous, d'une façon simple et brute, loin des niveaux linguistiques soutenus et des contextes littéraires, car le sujet est tellement fascinant que ça mérite pas qu'on en fasse tout un maquillage.
La petite boule d'énergie qui trainait dans les ruelles du quartier Youssoufia à Rabat c'était moi. le domicile parental était très proche de celui de ma grand-mère du coup, je me suis habitué à passer plus de temps chez elle. Viscéralement, j'ai connu la vraie définition de la liberté. Je me souviens de mes aventures à la Indiana Jones avec mes trois meilleurs amis d'enfance — des Daltons, je sais — quand on braque les villas de Mabella pour ramasser un seau de nefles alors qu'il y a deux chances sur trois pour qu'on tombe sur un Rottweiler en train de nous attendre au bout du jardin. Je me rappelle quand on pique des sacs en plastique ou des sachets de sel de chez nous pour aller les revendre au marché, c'était un bon Business quand-même. Je me rappelle aussi quand on décide à sauter sur une Pick-up qui roule pour avoir de l'adrénaline. Je me rappelle encore quand on fout le bordel dans tout le quartier en faisant des bip anonymes sur les interphones. Et le soir, me voilà enfin chez moi, pour faire mes exercices, mais avant d'y parvenir, je rentrai en cachette tel un rat, pourquoi ? Simplement car je fus en mode crado ça c'est un, de deux car ma mère sut que j'ai pété le crâne au fils des voisins avec une pierre mais là-voici qu'elle me balance férocement le refrain de la souffrance : « Wlah la bqat fik, ha blati âla waldik hta yji bbak ! ».
Nous n'avions ni Play Station ni iPads certes, mais nous avions des trucs plus rayonnants : une balle de Tennis pour jouer à Massa ou Toyota, le Roi des tigres dorés, une toupie, une jante et un tuyau orange, des billes, des pétards, une fronde, une batterie Superlux rouge avec une lampe.. putain..
Quand j'étais petit, avec les Daltons, on fabriqua des fermes de vers à soie, afin de pouvoir vendre le cocon et le papillon à deux balles — j'avoue que ça était l'étincelle de ma passion pour l'Entreprenariat — ou bien Lflaless (les poussins pour les francisants), jaunes ou colorés, mais qu'on trouve crevés le lendemain, en position coup-de-ciseaux si vous vous rappelez, soit à cause du froid soit à cause d'une torture gladiatoriale dont j'étais le César.
Je me souviens toujours de ces moments solennels, quand ça sonne à 17h00, et voilà tout le monde qui se transforme en avions de chasse afin d'arriver chez soi à temps, pour bien sûr ne pas rater une épisode de « Captain Majid », « Namir Lmoqanaâ », « Abtal Digital » et « Dragon Ball ». Également, de ces moments fascinants où on jouait des matchs de foot, le mercredi après-midi à la rue, avec un ballon qui porte tous les drapeaux du monde, nos sacs-à-dos comme poteaux de buts et en portant ces fameux tabliers bleu-nuits (le mien était spécial, j'étais l'intello de ma classe et le seul élève qui porte un tablier bleu ciel, juste pour me montrer unique au sein de l'établissement et aux yeux de ma copine).
J'affirme souvent que le premier coup de foudre est carcéral et irremplaçable. Le premier amour. C'est brutal mais angéliquement pur. Normal, il n'est ni dépend au matérialisme ni conditionné par des fléaux sociaux. Je me souviens de ces journées atypiques à l'école, ces bêtises en classe qui dessinent parfois le sourire sur les visages des professeurs, les vannes que te font les Daltons quand ta copine fait une bonne intervention, les papiers-messages, à ce propos, ce qui m'a intrigué durant cette époque-ci c'est que, pour plaire à une fille, tu dois absolument passer par un conseil de maîtres suprêmes qui se pré-nominent « ses copines ». Oui, je partageai souvent mon plat avec elle pendant le Ramadan, quand on joue à « 7aba », à la récré, je laissai tomber toutes les autres coquines de la classe pour courir après d'elle, bref.
Alors que tout ce que j'ai cité dès le début, malheureusement, est plus rien maintenant. Comment voulez-vous qu'on garde cette chaleur humaine et cette sensation conviviale alors que nous sommes des esclaves devant les têtes bleues, coincés par le stress du quotidien, faibles devant le trac et les crises de nerfs, dominés par l'esprit professionnel, jusqu'à ce qu'on rende compte que même le bonheur s'est matérialisé. Amis d'enfance ? Ça devient une mythe apparemment. J'ai découvert la suspicion, voilà. Il y en a ceux qui ont changé la ville et même le pays, il y en a ceux qui ont vendu leur dignité pour un salaire de chien ou pour un bisou sur le cou, il y en a ceux qui se sont laissés prendre par le côté sale de la vie, et pire, il y en a ceux qui ont fini carrément en taule. Mes copines ? Pas plus brillant que ça. Il y en a celles qui sont en bataille permanente entre les stéréotypes sociaux et les problèmes économiques, il y en a celles qui se sont mariées pour, selon elles, faire fuir la rancune de la vie, et il y en a, bien évidemment, celles qui se font payer d'oseilles qataries et des sacs Gucci-Louivi pour une partie de jambes en air.
Franchement, j'en ai marre de mon adultère. Je supporte plus l'amertume de ce pays des merveilles. J'en ai vraiment ras-le-bol de ma vie dans ce monde cruel. Tout ce que je souhaite bien maintenant est de revenir à mon enfance, ou même plus loin, à cette époque où mon seul souci était de quelle couleur je vais compléter mon dessin..